Concours d'écriture : lisez les textes gagnants !

Découvrez les 5 textes favoris de mon dernier concours d'écriture.

Le texte de Fiona
6 min ⋅ 10/10/2025

Le mois dernier, j’ai organisé un concours d’écriture autour du thème « Ampleur ». Le ou la vainqueur remportait un crosspost avec moi (et le plaisir de gagner !). J’ai reçu une cinquantaine de textes, et le choix n’a pas été évident. C’est pourquoi j’ai décidé de vous faire découvrir mes cinq favoris. Les voici :

Texte gagnant :

“Ampleur”, de Jimmy Le Bigaut @jimjimbojim

J’ai ricoché sur le visage

J’aurais aimé connaître la dépression, les crises, les pertes, les hibernations profondes dans les creux des crêtes, la violence du combat avec moi-même, l’apathie puis l’exaltation, soleil total, puis la déflagration, la perte d’appétit, le ventre maigre puis la dévoration, le gras s’empilant en poignées d’amour et rebelote, l’arrêt des repas, corps sec, l’alcoolisme et la toxicomanie, la lucidité extrême, la gloire puis la mise au ban, demi-gloire puis échec, l’oubli, une autre vie, encore et encore, quelques sensations sues de toujours, des traits génétiquement transmis ou reflux d’autres vies, les souvenirs sans souvenir précis, le rêve intercalé dans les choses, la faculté d’établir des liens entre tout et n’importe qui, l’anarchie.

J’ai observé une marque rouge, du bleu, du violet, du jaune et du noir, un effet de moisissure huilée sur tout l’œil

Je ne connais que la paranoïa constante et stable, le listing cyclique des moyens de suicide envisagés (étranglement avec ficelle agricole bleue, carotide tranchée par la chute de tout mon poids sur un verre de vin posé sur la table basse, envol dans le vide à la Yves Klein depuis le château d’eau, noyade les chevilles lestées de plomb…), les deux repas par jour, invariablement, l’ivresse et la défonce partagées lors de fêtes définies, un nom un peu reconnu par ici, l’âge du crucifié, le corps neutre, les pleurs courts, la joie et la mélancolie sur le même plan, un circuit de 8,2 kilomètres, l’amour avec un début et une fin, les contours figés, le scepticisme.

Je n’ai pas demandé pardon

J’étends mes jambes sur les siennes. J’observe les pores dilatés de ses jambes rasées, le dessin de ses malléoles, les ongles parfaitement coupés, le petit tatouage tremblant sur le pied qui avec les veines forment un dédale, au choix : embranchement, ruisseaux, ou nom de groupe de métal illisible.

J’attends les représailles dans un costume trop grand pour moi

Mon top 5 :

“Mozart ivre dans mes tripes” de Sébastian Blysk @sebestianblysk

La première fois que je l’ai vue, je n’ai rien vu. Une brune, voilà tout. Une ombre banale dans un bar qui suintait la bière éventée et l’ennui. Elle parlait, elle gesticulait, et moi j’étais ailleurs, enterré dans mon chagrin, les yeux crevés de fatigue, le cœur attaché à une corde pourrie. Tout était “sans plus”. Tout était foutu. Moi, surtout.

Mais elle revenait. Toujours. Comme une mauvaise habitude, comme une prière qu’on refuse d’entendre. Ses vingt ans cognaient contre mes presque trente, ses phrases bancales, ses rires trop violents. Moi, je répondais à moitié, puis plus rien. Elle, elle revenait encore. Comme si elle avait flairé le cadavre incandescent derrière mes yeux. L’amour est une absurdité qui se dresse au milieu du désastre.

Barbara. Elle aimait Barbara. À vingt ans. À cet âge, on devrait aimer ce qui brille, ce qui ne dure pas. Pas Barbara. Pas les adieux, pas les voix de cendre. Mais elle, si. Moi aussi, trop tôt. Alors j’ai compris : elle portait déjà la nuit en elle.

Puis il y a eu ce rire. Seigneur. Une blague lamentable, à jeter, rien. Mais derrière, ce rire. Pas un rire : une déflagration. Mozart saoul qui s’écrase sur son piano et invente encore l’éternité. Un rire d’ange fracassé. Ça m’a ouvert en deux. Crucifié, relevé, détruit, sauvé. Tout à la fois. J’étais foutu. Amoureux.

Alors tout bascule. La brune quelconque devient sublime. Sa voix : une musique détraquée. Ses silences : des gouffres. “Mignonne” ? Un blasphème. Elle était incendie. Et moi, plus cadavre. Un homme qui recommence. J’ai pris le train. Comme un con. Comme un roi. Comme un condamné heureux d’aller à sa propre fin.

On a brûlé l’été. Flammes, corps, nuits, rires. Sublimes comme deux suppliciés qui dansent avant la lame. Puis elle s’est barrée. Sans prévenir. Moi, je suis resté avec l’incendie. Avec l’amour qui refuse de mourir. J’ai découvert qu’un été pouvait durer une éternité. Qu’un amour fini n’est jamais fini. Qu’il vous hante, vous bouffe, vous massacre, et que parfois, la seule chose qui reste, c’est de brûler encore.

“Ampleur” par @ellecompose

Il faudrait mesurer mais avec quoi ? Une règle, un mètre, une balance ? Ça ne dit rien de l’ampleur. L’ampleur c’est quand ça dépasse, quand ça arrache les bords, quand ça s’étend et refuse de rester dans le cadre.

C’est quand rien ne se tait et que le reste contrôle. Ça hurle dans la gorge comme un rapace coincé. C’est l’inondation qui passe sous les portes, s’invite dans la chambre et t’écrase au réveil.

C’est pour les autres : les cris les grands gestes les grandes illusions. C’est pour les choses : l’océan les voix d’opéra la taille du ciel. Et pourtant.

Que fait-on des silences ? Du désordre d’un lit nu ? D’une sonnerie qui ne retentira jamais ? Personne ne veut de toi. Personne n’arrive. L’ampleur c’est l’espace vertigineux du rien qui prend toute la place et bloque la respiration. C’est le tombeau qui hurle plus fort que la voix.

Moi je tiens dans un sarcophage, dans les phrases sans virgules. J’ai compris : ce n’est pas quantifiable, ce qui gonfle à l’intérieur et menace d’exploser. Impossible à contenir. Impossible à dompter.

Je jalouse les petites choses. Celles qui ne connaissent pas la démesure : l’ampleur n’a pas de frein. J’ai laissé croître, grossir, amplifier. J’ai transformé le tout en une matière dramatique : les heures, les gestes, les promesses. Tout s’est mis à peser, à exiger sa place.

Ratées les amours minuscules. Elles n’ont pas tenu. Je n’étais pas faite pour ça. Mon corps réclame le vaste. L’ampleur c’est le poids, le trop-plein, cette expansion sans limite.

Je ne suis que ça : une déflagration enfermée dans une chair bien grotesque.

“Le ciel bleu” par Alexandre Fine @alexandrefine_y

J’ai peur de cette porte close. Elle m’attend dans cette chambre au fond du cou­loir pen­dant que je suis as­sis là dans ce gros ca­na­pé, j’avais ja­mais vu de ca­na­pé aus­si confor­table... Les grandes baies vi­trées donnent sur la Place du Tro­ca­dé­ro, puis Pa­ris. J’ai peur de ce qu’il y a der­rière la porte.

Les an­ciens grecs avaient neuf fa­çons de dire Ai­mer. Neuf si­gni­fi­ca­tions dif­férentes. Ai­mer. Ai­mer. Ai­mer. Ai­mer. Ici c’est pas comme ça. Ai­mer. Ai­mer.

Il prend l’ar­gent et part.

En sor­tant de la sta­tion de mé­tro le so­leil lui brûle le vi­sage. De­vant lui le long bou­le­vard qua­si­ment sans arbres. Il suit la mince ligne d’ombre au pied du mur de l’an­cienne usine. De­vant sa porte une sil­houette fé­mi­nine est flou­tée par la lu­mière, on di­rait Elaine qui monte les marches mais il la sait ailleurs, en couple, en Ita­lie. Elle. De­puis tou­jours c’est là. Bi­zar­re­ment là. Cette pul­sion dans sa gorge. Cette sen­sa­tion dans son ventre de­vant son corps si calme ; tout ça c’est une his­toire de jambes en short, c’est si bon ses jambes en short, il voulait la bai­ser avec ap­pé­tit, comme man­ger ses jambes en la lé­chant. Il hèle un taxi qui passe, s’en­fonce dans la ban­quette ar­rière.

On va où ?

Ve­ni­se.

Va­cances ?

Non. Je m’é­vade.

Ils se re­gardent dans le ré­tro­vi­seur. Le monde est vaste, sou­rit le taxi.

Der­rière la vitre un avion trace deux traits roses fluo­res­cents dans le ciel bleu. Un pa­que­bot sur­git de la la­gune, ses contours fon­dus dans la nuit alors que les in­nom­brables lu­mières des hu­blots s’alignent en longues lignes qui avancent dou­ce­ment au mi­lieu des pa­lais mi­nus­cules, im­men­si­té mé­tal­lique glis­sant son poids illu­mi­né au mi­lieu des pierres. Ils avaient trou­vé leur rythme : re­gar­der et sen­tir le temps pas­ser et les cou­leurs chan­ger sur les vagues et les murs, ima­ginant les vé­ni­tiens vivre dans cette sorte de plé­ni­tude de la ville, rêve éveillé.

Une main ef­fleure son cou, il sou­rit et lui de­mande quand elle re­par­ti­ra. Je reste, ré­pond-elle.

“Le temps se lève” par Gus Terrenx @gus_terrenx

Des balançoires en herbes hautes ondoient encore un peu à notre mémoire

Nos genoux apeurés claqués l’un devant l’autre

Ce petit monde de barbelés derrière le tas de bois

Notre regard sur la montre

Nos silhouettes à nous trahir chiffonnées.

Nous répondions au retour par de grandes enjambées et des petites mesures de rires vite noyées au curseur des murmures de l’été. A sec de slips et nos cuisses encore de grenouilles.

C’est ici. Le tas de bois est inusable. Le temps se lève et déjà nous insulte. Son écran rappelle notre secret de joie fripée. Sur la mousse nos peurs carcans se liquéfient. Soleil neuf. Plisse les yeux, laisse fondre ta vanille et tire ta robe en cornet, on s’y voit en corolle, c’est notre jardin à nous lécher aux pieds nus, nos bras s’agrandissent, on se pâme en derviches, aisselles en liqueur glisse, nombrils sueurs, ceinture et foulard serpentent sur nous-mêmes, soulagés d’un angle au poignet, petit doigt levé puis grand geste limpide, martiale, notre toge est lancée. Enfin notre transparence, comme un plaid déployé dans le pré, se perd à l’infini. Ta tête penche et ton cou se relifte de tous les lendemains de lassitude. Mes doigts joueurs encore mouillés te lâchent sur l’herbe jaune et brillante, enchevêtrés liquides, tout petits dézoomés à l’hectare du grand monde.

L’air libéré souffle entre nos grands pliés. Si haute la balançoire, elle fend la forêt, tire le cordon, ton rideau rouge s’écarte, gonflé plein vent maintenant, s’envole et si ample avec moi je nous perds des yeux un instant, nous rentrons vent arrière, sous grand-voile gonflée de mots nouveaux, tes bras immenses, éraflée au coude d’un peu de terre crue montée c’est notre tour.

“Lourde tâche que celle de pardonner” de @boy.from_venus

Parviendrais-tu à,

Compter chaque larme étendue là,

Sur le sol de ta Terre ?

Elle meurt - Tu meurs.

Lutte tant que tu le veux,

Vois combien agiter la voie lactée ne,

Sert à rien.

Rien.

Ce mot qui arrache la gorge,

Il n’y a rien que tu puisses,

Sombre - pathétique conne,

Cesse ton espoir crasse.

Cela fait bien longtemps que,

J’ai abandonné,

Contemple les mers jusqu’à,

Ton dernier souffle.

Tu crèveras éparpillée dans,

Ton coeur et tes cellules se,

Mélangeront retournant à,

Leur eau matrice agonisante.

Bientôt plus de petrichor,

Bientôt tous les sols asséchés,

Bientôt toute possibilité heureuse annihilée,

Comme tes envies d’amour et de grâce de conte de fée.

Ma chérie cesse donc tous,

Ces mouvements empêtrés,

Ça n’en vaut pas la peine,

Dans le pétrole tu es née dans le pétrole tu suffoqueras.

Les plaies trop ouvertes,

La Terre et Toi,

Pas sauvées.

Condamnées à croire -solitaires- que,

Quelque chose est encore envisageable mais vois,

Combien les sangs coulent,

Infinies cascade polluées - détériorées - atrophiées.

Tu ne te reconnais plus ?

Elle non plus,

Rassure t’en.

Garde larges les yeux vaillants mais,

À la fin tu constateras que,

Rien n’est réussi rien n’a marché rien ne t’aura aimé,

Arrache tes poumons avant le terme.

Les femmes de ta vie te rappelleront sans,

Cesse de croire aux épanchements mutuels,

Préfère la disparition des Humains,

À celle de leur hôte.

Des fleurs de jasmin vétiver coquelicot,

Embaumeront ton cercueil tes chairs ton ADN,

Tu seras oubliée et tes rêves de bonheur brûlés,

La planète assassinée.

Petite fille imbécile tu,

Es et resteras pour,

Servir de jouets aux,

Tueureuses de joie.

Rendez-vous très bientôt pour un nouveau concours !

Le texte de Fiona

Par La plume de Fiona